ESPACE CHE GUEVARA

Annie Arroyo
Octobre 2007

Il y a des dates dont on voudrait ne pas se souvenir, des jours dont on voudrait qu´ils n´aient pas existé. C´est le cas de ce 9 octobre 1967 où un sous-officier bolivien nommé Mario Terán, dut fermer les yeux pour exécuter de deux rafales de mitraillette un prisonnier blessé.

Ce prisonnier qui se faisait appeler « Comandante Ramón » s´appelait en réalité Ernesto Guevara de la Serna. Un homme de la CIA s´approcha du cadavre pour vérifier d´un coup de pied que Che était bien mort. Certains restèrent à l´écart, gardant en mémoire l´image de cet homme qu´ils avaient vu « grand, très grand » et dont le regard avait fait baisser le leur. D´autres, rassurés et devenus braves devant un homme mort, s´approchèrent pour le toucher, faire des photos. Ces photos de Che mort, je voudrais ne jamais les avoir vues. Du Comandante, je voudrais ne connaître que ces images furtives où on le découvre, l´oeil plissé de malice et le cigare au bec, des photos où son sourire, si longtemps après, nous arrive droit au coeur comme celui des êtres chers et familiers. Si je devais ne garder qu´une image de lui, je crois que ce serait celle où dans le cadre imposant d´une réunion internationale, il discute en souriant avec le public, vêtu du treillis de la guérilla, une fesse sur le bureau, un verre à la main, sans se soucier le moins du monde du protocole.

Ce triste jour d´octobre à La Higuera, on a tué un homme, et on a fait naître un mythe. Grâce à ses assassins, Ernesto Che Guevara ne deviendra jamais un vieillard et nous garderons toujours le souvenir de ce regard posé sur l´horizon d´un monde meilleur ainsi que Korda l´a fixé pour la postérité.

On peut tuer un homme, on ne peut rien contre une légende. Sauf peut être essayer de la salir. Quel hasard si, à l´approche du 40° anniversaire de cet assassinat, de basses manoeuvres sont orchestrées contre sa mémoire ! Récemment est paru un article - signé par Jacobo Machover, pour ne pas le citer - qui présente le Che comme un bourreau sanguinaire et brutal. D´autres s´en sont fait l´écho. Mais le plus odieux, c´est sans nul doute cette mise aux enchères prévue au Texas les 25 et 26 octobre prochains d´une mèche de cheveux du Comandante. Mise à prix: 7 millions de dollars. Le vendeur, un certain Gustavo Villoldo, un exilé cubain âgé de 71 ans, n´est autre que cet agent de la CIA qui s´était assuré de la mort de Che et avait coupé symboliquement une mèche de cheveux sur le cadavre... Ça s´appelle un charognard. Nous sommes dans l´ignominie la plus abjecte. Mais quoi qu´ils fassent, ils ne pourront rien contre la figure légendaire et le sourire du Comandante. Au beau milieu des manoeuvres de ceux qui voient un danger pour leurs intérêts dans les idéaux de la Révolution Cubaine qu´incarne si bien le Che, un homme est venu au nom de son père remercier officiellement Cuba et les médecins cubains.

L´histoire au départ est banale. Un vieux monsieur, retraité de l´armée bolivienne, était devenu aveugle à la suite d´une cataracte que ses faibles moyens d´existence ne lui permettaient pas de soigner. Là-dessus arrivent les Cubains et l´Opération Miracle. Le vieil homme est opéré gratuitement et quand il ouvre les yeux, il voit le visage d´un jeune médecin cubain qui lui sourit... A lui qui a dû fermer les yeux pour trouver la force d´exécuter celui dont le regard l´a hanté pendant bien longtemps! Car ce vieil homme qui a ouvert les yeux sur un sourire, il s´appelle Mario Teràn. C´est lui qui a tiré sur le Che. Nul doute que depuis le paradis des braves, Che en plisse les yeux en souriant. L´histoire pouvait-elle donner un démenti plus cinglant à ceux qui veulent le tuer une seconde fois ?
Ils auront beau faire et beau dire: rien ne pourra venir à bout de la légende du Guérillero Heróico. Je ne sais plus qui a écrit : « Ernesto Guevara n´est pas mort. Personne ne peut le tuer. La terre d´Amérique est baignée de sa présence, les guérilleros se multiplieront, le courage et l´héroïsme seront de nouveau le pain des Humbles. ». Mais celui-là avait raison.

Tant d´années après résonnent encore les derniers mots de l´oraison funèbre prononcée par le père Benitez : « Hace ya años había entrado en la leyenda. Sus enemigos podrán achacarle extravíos ideológicos todos los que quieran. Pero nadie sensato va a negarle pasión, coraje, heroísmo y una constancia en su vocación a toda prueba. Le dolía adentro del alma el dolor de las masas. [...]. Ha muerto con todas las características de los héroes de leyenda, quienes en la conciencia popular nunca mueren."

(Depuis des années déjà, il était entré dans la légende. Ses ennemis pourront lui imputer toutes les déviations idéologiques qu´ils voudront. Mais aucun être sensé ne niera qu´il était plein de passion, de courage, d´héroïsme et d´une constance à toute épreuve dans sa vocation. Du fond de son âme, il souffrait de la douleur des masses. [...]. Il est mort avec toutes les caractéristiques des héros de légende, ceux qui dans la conscience populaire ne meurent jamais.)